12-08-2008
INTERVIEW
Assem Dionbo
« Si le gouvernement peut enlever l’aspect régulation confié à la SPTE et l’attribuer à une entité neutre, le secteur postal sera assaini »
S’il est un sujet qui revient souvent dans les débats entre postiers lors des rencontres tant nationales qu’internationales, c’est bien celui des marchés postaux et leur réglementation ou régulation. Pour en savoir davantage, SYNAPOSTEL s’est rapproché de monsieur Assem Dionbo, Chef de service Marketing et délégué du personnel de la STPE.
SYNAPOSTEL : Quels sont selon vous, les défis que le secteur postal va devoir relever ?
Assem Dionbo : Normalement, cette question doit être adressée aux responsables de premier de la STPE. A mon avis, il y a deux défis majeurs que la Poste doit relever. Le premier : équilibrer ses comptes. Il n’est pas bon qu’une entreprise soit constamment sous perfusion depuis sa création. De nos jours, l’activité financière (CCP et Caisse d’Epargne) est la mamelle des sociétés postales. Or, depuis 2002, l’activité financière de la Poste est par terre. La STPE doit rechercher des voies et moyens pour relancer l’activité financière. La relance de l’activité financière peut vraiment contribuer à équilibrer les comptes de la Poste. Le deuxième défi c’est le développement. Une fois les comptes équilibrés, la Poste doit s’attaquer à son développement par la diversification de ses activités.
La Poste est un grand pourvoyeur d’emplois. Dans une société postale c’est l’homme qui travaille et non la machine comme dans une société de télécommunications. Donc si elle est bien développée, elle peut créer d’emplois et cela aidera à réduire le chômage (surtout des jeunes). Ce sont là les deux défis majeurs que je vois.
SYNAPOSTEL : La mondialisation et la libéralisation du secteur ont coïncidé avec l’évolution des besoins et attentes de la clientèle. La Poste s’est-elle adaptée à ces changements ?
Assem Dionbo : La mondialisation d’accord, mais pas la libéralisation du secteur postal. La loi (N.DL.R : Loi N° 008/PR/98 portant organisation du service public de Poste) est claire, c’est un certain nombre seulement d’activités qui sont ouvertes sous certaines conditions à la concurrence. Mais pas le secteur tout entier.
La Poste s’adapte difficilement aux changements dûs en grande partie à la mondialisation, à cause des difficultés financières qu’elle connaît depuis sa création. Prenons par exemple l’activité de transfert de fonds. Avec la naissance des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), les besoins des clients s’expriment en temps réel. Or, la Poste n’a pas les moyens financiers pour informatiser et rélier tous ses guichets en vue d’évoluer vers le transfert électronique des fonds. Deuxièmement, la tension de trésorerie fait que la qualité de service de transfert traditionnel des fonds, c’est-à-dire le mandat carte, le mandat lettre et le mandat télégraphique fait parfois défaut.
SYNAPOSTEL : Vous disiez tout à l’heure qu’une partie seulement du secteur postal a été libéralisé, avez-vous quelques exemples ?
Assem Dionbo : Je vous renvoie à l’article 10 de la loi qui crée la Poste. Dans la loi, il est dit ceci : « Sont susceptibles d’être confiées par la Poste à des exploitants les activités ci-après :
- le service express ;
- le service express international ;
- le service de coursier de ville à ville à l’intérieur du pays ;
- l’exploitation des points postaux par des correspondants postaux;
- l’exploitation commerciale du transfert national des colis postaux et paquets- poste ;
- Tout autre activité ». Voilà ce qui est ouvert à la concurrence, le reste, la Poste traditionnelle, relève du monopole.
SYNAPOSTEL : Peut-on parler du marché postal au Tchad, si oui, quelle est la part de marché de la STPE ?
Assem Dionbo : Le marché postal au Tchad est réel sinon la STPE (LA Poste) n’existerait pas. Mais la quantifier c’est tout un problème. Les coursiers privés qui y opèrent ne collaborent pas de manière à quantifier le marché postal. On peut estimer que la Poste est leader incontesté et incontestable dans le domaine du courrier traditionnel. Les coursiers privés dominent le segment du courrier accéléré au Tchad.
SYNAPOSTEL : Avez-vous mené une étude pour déterminer la part de marché de la STPE ?
Assem Dionbo : En matière de courrier accéléré on a tenté plusieurs fois de quantifier le marché au Tchad mais on a pas pu pour la simple raison que les coursiers privés ne veulent pas communiquer leurs chiffres d’affaires. Pour le courrier traditionnel, il suffit de regarder les chiffres d’affaires, pour se rendre compte que la Poste n’est pas mauvaise. J’ai vu dans les autres pays tels le Burkina Faso, le Togo, c’est à peu près la même chose, sauf que sur le plan d’alphabétisation, ces pays sont plus avancés par rapport au Tchad. Ce qui fait la différence dans la consommation (utilisation) des services postaux.
SYNAPOSTEL : Existe-t-il des règles d’accès au secteur postal, de contrôle de prix et d’octroi de licences ? Ces règles sont-elles respectées ?
Assem Dionbo : Les règles d’accès au marché postal sont fixées par le loi portant création de la Poste. Le législateur a confié la régulation postale à la STPE. Celle-ci est de facto au four et au moulin. C’est-à-dire qu’elle est à la fois opérateur et régulateur. C’est ce qui rend difficile le contrôle de ce marché.
SYNAPOSTEL : Pensez-vous que ces règles sont bien observées ?
Assem Dionbo : Pour des raisons que je viens de donner, elles ne sont pas respectées. Les coursiers privés refusent de jouer franc jeu. Car ils disent que la Poste est aussi opérateur.
SYNAPOSTEL : Quel peut- être le rôle du gouvernement dans la régulation du secteur postal ?
Assem Dionbo : Le gouvernement a seul rôle primordial, pour ne pas dire crucial, à jouer, si on veut bien que la régulation du secteur postal soit respectée. Ce rôle est de déconnecter l’aspect régulation qui est confié par le législateur à la Poste et de le confier à une entité neutre. Mais, être à la fois juge et partie, les autres opérateurs ne vont jamais accepter de fournir leur chiffre d’affaires en vue de quantifier le marché postal. La séparation du rôle de régulateur postal d’avec l’opérateur postal est nécessaire. D’ailleurs c’est ce qui est prôné maintenant par l’Union Postale Universelle (UPU).
SYNAPOSTEL : Autrement dit, vous demandez la révision de la loi 008 ?
Assem Dionbo : Absolument ! Avant, j’étais de ceux qui pensaient que le législateur a raison de confier la régulation du secteur postal tchadien à la STPE. Au fil du temps, je me rend compte que c’est une nécessité de réviser la loi 008, de sorte à enlever les dispositions qui concerne la régulation du secteur postal et confier à l’Office Tchadien de Régulation des Télécommunications (OTRT) ou alors de créer une entité à part entière de régulation du secteur postal. C’est ce qu’on attend du gouvernement depuis un certain temps. En 2005, une équipe a travaillé dans ce sens mais jusque là les résultats n’ont pas vu le jour.
SYNAPOSTEL : Suite à la perte du monopole, la vente des produits et services de la STPE connaît une baisse. Quelle est la contribution du service Marketing dans le relèvement des ventes de l’entreprise ?
Assem Dionbo : Le service marketing est chargé de la commercialisation des produits et services de la STPE. Ce service ne peut vendre que ce qui est vendable. Prenons par exemple le Centre des Chèques Postaux (CCP), depuis 2002 il est bloqué. Oser faire la publicité du CCP c’est une folie. Autre exemple, les mandats traditionnels (mandat carte, mandat lettre, et mandat télégraphique), les difficultés financières de la Poste font que ce n’est pas à tout moment qu’un avis de mandat tombe et que la Poste paye. Les clients traînent avec le titre de mandat parfois quatre ou cinq jours avant d’être payés. Alors que le principe du mandant télégraphique est de payer le même jour, peut être une heure ou deux heures, le temps de le transcrire parce qu’il a un support papier. Donc on ne peut pas faire la publicité des mandats. Cela risque de produire des effets contraires. C’est une question de bon sens. Ce qui est vendable en ce moment, c’est le mandat électronique. Il suffit de voir la contribution du service marketing dans les chiffres d’affaires de ce mandat après que le service marketing s’est investi dans la publicité. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
SYNAPOSTEL : Que fait actuellement le Service marketing pour remplacer les produits non vendables par ceux qui répondent aux besoins de la clientèle ?
Assem Dionbo : Si nous prenons le CCP, il est impossible de prétendre le remplacer car c’est l’activité financière de base. Il en est de même pour la Caisse d’Epargne Postale (CEP). Peut être les mandats traditionnels qui sont substituables. On a tenté d’expliquer le bien fondé d’avoir les centres d’appels ici à N’Djamena pour permettre d’émettre le mandat électronique là où les entreprises cellulaires couvrent. Jusque là les difficultés financières de la STPE n’ont pas permis cette expérimentation.
SYNAPOSTEL : Certaines critiques soutiennent que le service Marketing ne s’investi pas pleinement dans la promotion des produits et services de la STPE, que leur répondez-vous ?
Assem Dionbo : Le service commercial, quelque soit sa compétence ne peut vendre que ce qui est vendable. Un service ou produit de très bonne qualité se vend de lui-même. Le miracle, c’est la qualité de service, le reste n’est qu’un complément. Les gens pensent que le service marketing ne fait rien mais ils oublient que ce service, de par sa fonction, ne peut commercialiser que ce qui est commercialisable. Il a ni les moyens pour la publicité ni pour la prospection.
SYNAPOSTEL : Votre dernier mot ?
Assem Dionbo : Mon dernier, c’est que la Poste est viable. Pourvu que les autorités aient la volonté de la développer pour la mettre au service de la population et, partant de l’économie nationale. La Poste marche ailleurs mais pourquoi pas ici ? Ce sont les mêmes compétences qui font marcher les Postes dans d’autres pays.
Interview conduite par Djasra Bémadjita