"Le Pays" : La SONABEL ne sera plus privatisée. En tant que
représentant du personnel de l’entreprise, qu’en pensez-vous ?
Pascal Kéré : Nous n’en pensons que du bien. Parce que dès que ce
processus a été enclenché en 1998 par une loi votée au niveau de l’AN,
le personnel, vu certaines expériences sous-régionales de ces
privatisations, était bien inquiet de l’avenir de l’entreprise qui est
pour nous une entreprise de souveraineté et qui soutient le
développement de l’économie nationale. Nous avions donc eu une réaction,
assez vigoureuse, de refus. De 1998 à maintenant, on a traversé pas mal
d’étapes et nous ne pouvons que saluer cette décision gouvernementale
qui, pour nous, est un salut autant pour l’économie nationale toute
entière que pour la SONABEL et, par ricochet, pour l’ensemble de la
clientèle et pour les travailleurs.
Vous dites que vous craignez pour l’économie nationale, mais est-ce
que le personnel n’avait pas également et surtout peur pour son emploi ?
C’est vrai qu’on pense généralement que les travailleurs sont plus
soucieux de leur avenir personnel que du devenir de l’entreprise. Mais,
dans le cas de la SONABEL, je puis vous avouer que la première
inquiétude du personnel portait sur le devenir du service public de
l’électricité au Burkina, et sur le développement du Burkina.
Deuxièmement, nous pensons que la SONABEL reste une entreprise nationale
qui crée du profit. Enfin, nous ne pouvons penser qu’à l’ensemble des
emplois. Dans ces cas de figure, quand l’entreprise passe à des mains
privées, la logique de réduire les charges peut toucher l’intérêt des
travailleurs. Même lorsque les repreneurs assurent ne pas vouloir faire
de licenciement, après la reprise, il y a des compressions tacites et
subtiles qui se font.
"C’est une action conjuguée au niveau du personnel, de la direction
et du gouvernement qui a permis cet heureux aboutissement" En plus des
emplois et de l’économie, que craigniez-vous d’autres de la
privatisation de la SONABEL ?
On n’aurait, certainement, pas fait
l’économie d’une réelle dégradation du service public de l’électricité.
Je ne dis pas que la SONABEL fournit l’idéal du service d’électricité,
mais je puis gager qu’avec le privé, on peut vivre pire que les
difficultés conjoncturelles que la SONABEL traverse par moment. Et cela
vaut pour toute entreprise qui produit du service de nature vraiment
publique. SITARAIL a vécu son expérience, mais je ne pense pas que nous
sommes très heureux de ce que vaut, aujourd’hui, le chemin de fer au
Burkina. FASO FANI a vécu la même situation. Ce sont donc des processus
qui nous créent plus de malheurs que de bienfaits. Aujourd’hui en
France, avec EDF (Electricité de France), on ne court pas encore
derrière la privatisation.
Les travailleurs ont donc contribué à sortir la SONABEL de la menace
de la privatisation. Mais de quelle manière, car on n’a pas senti trop
de remous ?
Si vous remontez dans l’histoire, dès que la loi de 1998 a été
votée, le personnel a réagi et est même allé jusqu’à l’AN pour
manifester son désaccord. Il y a eu pas mal de manifestations. Nous nous
étions même mis en coalition avec d’autres entreprises qui étaient
ciblées comme le BUMIGEB, le CCVA, l’Hôtel Indépendance, l’hôtel
Silmandé, l’ONEA, la SONABHY. Nous avons fait un front commun. Nous
avons mêmes exigé des centrales syndicales que notre exigence soit
intégrée de façon nominative, pour les sociétés publiques que je viens
de citer, dans la plateforme revendicative nationale. En plus de cela,
nous avons contribué aussi à l’information du personnel, à lui poser les
bonnes questions pour avoir des réponses à la base sur les angoisses
qui s’annonçaient. Et ces angoisses, nous les avons traduites au niveau
de la Direction générale (DG). Nous en avons fait également une synthèse
générale qui a été adressée au Premier ministre, par lettre officielle.
Quand vous dites "nous", vous faites allusion à qui ?
A la SONABEL, nous sommes trois organisations syndicales de
travailleuses et de travailleurs.
Lesquelles ?
Le Comité CGT-B (Confédération générale des travailleurs du
Burkina), le Syndicat national des travailleurs de la SONABEL et la
section SONABEL du Syndicat des techniciens et ouvriers du Burkina
(STOB) dont je suis le secrétaire général. Sur cette question de la
privatisation, comme sur toutes questions relatives aux intérêts du
personnel, les trois syndicats ont mené une lutte commune. La stratégie a
été de suivre avec responsabilité le processus pour exiger la
transparence, réagir contre toute menace de remise en cause du service
public et veiller à la sauvegarde des acquis sociaux.
Plus précisément ?
Le personnel s’est organisé et nous avons mis en place une
commission ad hoc de réflexion, d’implication, et de suivi du processus
de restructuration. Cette commission a donc toujours été impliquée dans
toutes les étapes : au niveau des études, comme à toutes les tables
rondes sur le sujet. Nous pouvons d’ailleurs saluer à ce niveau, la
Direction générale, qui a toujours observé une ouverture et une attitude
de transparence avec le personnel sur la gestion du processus. La
direction a manifesté son attachement à sauver un climat social
favorable à la poursuite des efforts d’investissement. Nous étions aussi
convaincus, en tant que représentants des travailleurs, que la
sauvegarde des emplois tenait plus d’une dynamique soutenue au niveau
des investissements. En cela, nous pouvons dire que l’ensemble des
partenaires sociaux, Direction générale, délégués du personnel et
délégués syndicaux, ont fait montre d’une attitude de responsabilité.
Toutes choses qui auront permis de ne pas troubler la quiétude sociale
au niveau de l’entreprise, et de garder les bailleurs de fonds en
confiance.
"La direction était suffisamment consciente et a eu une attitude de
responsabilité" Vous êtes donc satisfaits de la conduite de la Direction
générale ?
Oui et notre premier motif de satisfaction, c’est que le processus
au niveau de la SONABEL a été très maîtrisé, parce que la culture de la
concertation a prévalu. Cela a permis de sauver et de maintenir un bon
rythme d’avancement sur le schéma directeur d’investissements. De façon
générale , nous devons aussi saluer l’attitude du personnel qui, tout en
manifestant ses angoisses, n’a pas poussé ces structures à la crise. Ce
qui nous a permis de continuer à gagner le respect des hautes autorités
de l’Etat et des populations de manière générale. Le renforcement des
capacités énergétiques et l’augmentation de la couverture nationale sont
des défis qui se conjuguent mal avec un climat social dégradé. Tous les
acteurs avaient compris cet enjeu. Nous pouvons donc dire que c’est une
intelligence conjuguée au niveau du personnel, de la direction de
l’entreprise, du gouvernement et des populations, qui a permis cet
heureux aboutissement. Et nous souhaitons que ce modèle soit reconduit
pour les entreprises qui restent sur la liste des sociétés à privatiser,
notamment la SONABHY, le CCVA, le BUMIGEB car toute analyse faite, vu
la faiblesse du tissu économique national augmenté d’une crise
financière internationale, l’Etat devrait redéfinir sa stratégie de
relance de ces entreprise qui touche à la souveraineté nationale et à
l’éthique environnementale. En ce qui concerne par exemple les
hydrocarbures, vu les fluctuations que nous avons au niveau mondial, il
faut qu’il y ait un pouvoir de décision conséquent qui puisse réguler.
Si les prix venaient en hausse et que les consommateurs disent qu’ils ne
peuvent pas payer et que le gouvernement ne peut pas non plus faire
grand-chose, on ne peut aller que vers le chaos. Il y a encore de
l’analyse à faire pour toutes les sociétés qui restent sous le coup de
la privatisation. C’est encore des secteurs sur lesquels l’Etat doit
garder un regard.
La SONABEL étant sortie de la privatisation, on peut dire qu’à votre
niveau, la lutte est gagnée. Mais allez-vous vous désolidariser de la
coalition dont vous parliez tantôt ?
La lutte n’est pas terminée parce que le rejet du processus de
privatisation n’est pas sorti de la plateforme revendicative des
centrales syndicales. Cela est donc devenu une revendication nationale,
et le front unique des centrales lutte contre toutes les privatisations.
Cela est répété à l’Etat chaque fois qu’il y a une rencontre
gouvernement-syndicats et chaque fois que nous discutons de notre
plate-forme revendicative au niveau national. C’est donc un combat
continu.
"L’Etat devrait réfléchir par deux fois dans la décision de
privatiser ses entreprises"
Bien sûr, ce qui s’est passé avec la SONABEL est dû à une analyse
objective. Et c’est suite également à un regard sur ce qui s’est passé à
côté de nous dans la sous-région et qui n’a pas été des modèles de
réussite. Le gouvernement a donc été bien inspiré en cela.
Pour clore cet entretien ?
Saluer la démarche d’un journal tel que "Le Pays". C’était tout à
fait opportun pour vous de venir chercher un témoignage au niveau du
personnel, suite à cette décision que nous jugeons salutaire pour
l’économie nationale, pour la SONABEL et pour nos populations entières,
qui attendent un service de l’électricité des meilleurs possibles. Mais
nous restons vigilants parce qu’on reste dans un environnement mondial
assez complexe dont les détours sont parfois surprenants. Nous saluons
l’attitude de notre clientèle, qui est en devoir d’exiger beaucoup de
notre entreprise, mais qui, face à l’environnement international que
nous connaissons tous, adopte toujours une attitude de tolérance. Et
cela donne du tonus au personnel et à la Direction générale de la
SONABEL de s’engager, avec maîtrise et courage, à travailler pour de
meilleures perspectives de l’électricité au Burkina Faso.
Propos recueillis par Abdou ZOURE
Le Pays